Helena Jochberger

Helena Jochberger

Vice-président, responsable mondiale, Secteur manufacturier et conseil

Pendant des années, les entreprises manufacturières ont cherché à exploiter la puissance des données. Cependant, les outils n’étaient pas encore à la hauteur. L’information était cloisonnée, la puissance de calcul était onéreuse et les systèmes de technologies opérationnelles (TO) peinaient à se connecter aux TI. Les usines recueillaient une quantité phénoménale de données, mais n’avaient pas les moyens de les transformer en perspectives.

La situation est en constante évolution. La convergence des réseaux ultrarapides, des appareils intelligents de l’Internet des objets industriel et de l’IA de périphérie a ouvert un nouveau chapitre dans la fabrication axée sur les données. Aujourd’hui, les entreprises manufacturières peuvent saisir les données relatives aux machines de chaque chaîne de production, les analyser instantanément et les enrichir avec le contexte des systèmes de gestion intégrée ou de la chaîne d’approvisionnement.

Ces concepts jadis futuristes représentent désormais une décision d’affaires pratique. La question n’est plus de savoir si les fabricants peuvent le faire, mais plutôt de savoir à quelle vitesse ils souhaitent faire croître leur entreprise.

Bâtir sur le passé pour façonner l’avenir

Le fonctionnement de la plupart des usines s’appuie sur plusieurs technologies, certaines datant de plusieurs décennies, d’autres nouvelles. Il n’est ni réaliste ni nécessaire de tout remplacer. La puissance des données industrielles augmentées réside dans leur capacité à s’appuyer sur ce qui existe déjà. Les connecteurs légers, les analyses de données en périphérie et les API peuvent capturer et normaliser les données des anciens et des nouveaux systèmes sans perturber la production. Une fois contextualisés avec les plateformes des systèmes de gestion intégrée et d’exécution de la fabrication, et de chaîne d’approvisionnement, les points de données isolés deviennent des perspectives exploitables. Ils peuvent révéler les raisons du ralentissement d’une chaîne de production, le moment où une pièce peut connaître une défaillance ou les tendances de consommation d’énergie d’un quart de travail à l’autre.

Clarifier la valeur pour passer des projets pilotes à la production

De nombreux fabricants ont mis à l’essai la maintenance prédictive. Toutefois, la véritable transformation commence lorsque les projets pilotes passent à la pleine production. C’est là que les résultats deviennent réels.

Dans la production par processus, les données industrielles augmentées détectent les anomalies dans le mélange chimique, optimisent les charges énergétiques des raffineries et suivent les émissions en temps réel. Dans le travail en discontinu, cela améliore la qualité d’assemblage, raccourcit la durée des cycles et prédit même les besoins en pièces de rechange avant qu’ils ne causent des goulots d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement.

Le rendement est évalué différemment selon la personne qui en fait la mesure. Les directeurs d’usine examinent le temps de disponibilité, le débit, la réduction des interventions manuelles et les coûts de maintenance. Les dirigeants se concentrent sur les marges, les résultats en matière de développement durable et même sur les nouveaux modèles d’affaires comme le produit-service.

C’est pourquoi le rendement du capital investi (RCI) doit être au cœur de chaque conversation. Sans une compréhension claire et commune de la valeur (de la fluidité des activités aux résultats financiers et des principes ESG mesurables), même les projets pilotes les plus prometteurs risquent de stagner à l’étape de la validation de concept. La démonstration et la communication des résultats, de façon précoce et constante, transforment l’expérimentation en transformation.

La confiance : le fondement de la mise à l’échelle

La véritable force des données industrielles augmentées ne réside pas dans le volume, mais dans la confiance. La mise à l’échelle exige une gouvernance solide qui protège la qualité, la traçabilité et la sécurité des données à l’échelle des TI et des TO. Sans cela, l’analyse de données peut induire en erreur et éroder la confiance.

La confiance repose aussi sur la transparence. Les opérateurs doivent comprendre pourquoi un modèle d’IA prédit une défaillance. Le caractère explicable de cette technologie renforce la confiance et la compréhension de ce qu’accomplit l’IA : elle est utilisée pour augmenter l’expertise humaine plutôt que pour la remplacer.

Dans l’ensemble de l’industrie, l’IA amplifie déjà le jugement humain. Les modèles prédictifs prolongent la durée de vie des actifs et réduisent les interruptions de service imprévues. L’IA générative automatise l’analyse des causes profondes et offre un dépannage guidé. Les modèles d’optimisation équilibrent les calendriers de production, la consommation d’énergie et la répartition des ressources. Chacun renforce la démarche décisionnelle humaine et la résilience opérationnelle.

Pour réussir à mettre à l’échelle les initiatives de données industrielles augmentées, les entreprises manufacturières ont besoin à la fois d’une gouvernance robuste et d’une intelligence artificielle explicable. Ensemble, elles font émerger le climat de confiance nécessaire pour agir en fonction des perspectives.

De l’usine à l’écosystème

La prochaine évolution des données industrielles augmentées s’étendra au-delà des seules usines. Des initiatives comme Manufacturing-X (en anglais), en Europe, ouvrent la voie à des espaces de données fédérées, où les fabricants d’équipement d’origine, les fournisseurs et les fournisseurs de services logistiques communiquent leurs perspectives en toute sécurité.

La réussite repose sur trois principes :

  • l’interopérabilité grâce à des normes communes pour connecter les systèmes entre les entreprises;
  • la souveraineté numérique permettant à chaque participant de conserve le contrôle de ses données;
  • la valeur mutuelle avantageuse pour tous les acteurs de l’écosystème, et non seulement pour les plus grands.

Lorsque ces conditions sont réunies, les résultats sont remarquables. La visibilité commune renforce la résilience de la chaîne d’approvisionnement, la production de rapports sur la durabilité est précise (émissions de portée 1 à 3) à tous les niveaux et la collaboration prédictive entre les fournisseurs et les fabricants d’équipement d’origine permet de prévenir les défaillances.

Surmonter le « piège de la validation de concept »

Les données industrielles augmentées ne sont pas un mot-clé à la mode. Il s’agit d’une réalité dans les usines de premier plan aux quatre coins du monde. Les fabricants enrichissent les données de capteurs en temps réel avec des couches d’historiques, de contexte et de métadonnées dans des environnements de production réels et actuels.

Toutefois, les organisations sont trop nombreuses à s’empêtrer dans des projets pilotes sans fin. La technologie n’est pas l’obstacle à la mise à l’échelle; ce dernier se situe plutôt dans les sphères de la gouvernance, de la culture et de la clarté de la valeur. Les opérateurs hésitent si l’IA semble opaque. Les gestionnaires hésitent si la valeur n’est pas claire. Les dirigeants hésitent si le rendement du capital investi semble vague ou hors de portée.

La mise à l’échelle est une question de discipline. Elle exige des cadres de gestion de la gouvernance qui garantissent la qualité et la sécurité des données dans l’ensemble des TI et des TO. Elle exige un RCI clair qui interpelle à la fois les personnes responsables de la production et celles qui prennent les décisions. Et elle doit être appuyée par des dirigeants qui la considèrent comme un catalyseur de compétitivité, de durabilité et de résilience.

Réussites et défis : les deux faces du progrès

Bien déployées, les données industrielles augmentées ont forcément une incidence. L’analyse des causes fondamentales qui prenait autrefois des jours prend maintenant quelques minutes, car les anomalies peuvent être liées instantanément aux journaux, aux notes des opérateurs et aux événements de la chaîne d’approvisionnement. Les exploitants ne recherchent plus l’information : ce sont plutôt les perspectives qui leur sont acheminées. La fiabilité de l’équipement s’améliore à mesure que les données relient l’intégrité des actifs aux indicateurs clés de performance de la production et aux conditions environnementales, ce qui permet une maintenance véritablement prédictive.

Cependant, des défis persistent. L’intégration dans divers environnements de TO demeure difficile, surtout en raison de modèles de données fragmentés et de systèmes de fournisseurs exclusifs. La gouvernance des données nécessite de nouveaux processus, de nouveaux rôles et des changements de culture. L’adoption culturelle prend du temps. Et une connectivité accrue introduit inévitablement de nouvelles exigences en matière de cybersécurité.

Toutefois, chaque problème surmonté engendre de nouveaux avantages concurrentiels. Les entreprises manufacturières qui s’attaquent de front aux progrès et aux irritants majeurs seront celles qui progresseront le plus rapidement et qui iront le plus loin.

Regard sur l’avenir

Les données industrielles augmentées marquent un changement déterminant dans le secteur manufacturier : les projets pilotes isolés sont adoptés à l’échelle de l’entreprise et, bientôt, la collaboration entre écosystèmes sera généralisée. L’avenir appartient à ceux qui peuvent prédire, prévenir et optimiser. La technologie est prête. L’occasion est à saisir. La grande question est la suivante : dans quelle mesure sommes-nous prêts à l’utiliser?

Aimeriez-vous découvrir ce qu’il faut pour passer des projets pilotes à la mise à l’échelle? Discutons pour explorer des étapes pratiques qui transforment vos données augmentées en résultats mesurables.

À propos de l’auteur

Helena Jochberger

Helena Jochberger

Vice-président, responsable mondiale, Secteur manufacturier et conseil

À titre de responsable du secteur manufacturier et conseil, Helena définit l’orientation stratégique du portefeuille de solutions de CGI dans le secteur manufacturier à l’échelle mondiale.