La puissance publique dispose d'un formidable gisement de ressources numériques partagées, mais peine encore à les mobiliser à la hauteur des enjeux. Produire, gouverner et pérenniser les communs numériques suppose un changement de culture autant qu'un changement de méthode. Une nécessité pour faire des « communs » une politique publique à part entière.
Un commun numérique, c'est une ressource (code, données, outil, standard) gérée collectivement et accessible à tous, sans appropriation privative. Gouvernance partagée, accès ouvert, contribution collaborative, bien non-rival : tels sont les piliers d'une définition qui couvre une ambition très exigeante pour le secteur public.
L'actualité récente illustre l'accélération du mouvement. En avril 2026, la Direction interministérielle du numérique (DINUM, qui va devenir ARIANE, l’Autorité référente pour l’intelligence artificielle et le numérique de l’État) a annoncé le basculement de l'ensemble des postes de ses administrateurs vers GNU/Linux, dans le cadre d'un plan interministériel de réduction des dépendances non-européennes présenté lors d'un séminaire réuni à l’initiative du Premier ministre.
Chaque ministère doit désormais formaliser, d'ici l'automne, son propre plan sur les postes de travail, les outils collaboratifs, les antivirus, l'intelligence artificielle, les bases de données ou les équipements réseau. La Gendarmerie nationale et la DGFiP (Direction Générale des Finances Publiques) avaient déjà engagé ce mouvement. Autre illustration concrète : LaSuite (ex-Suite numérique), la suite d'outils collaboratifs développée par la DINUM, compte désormais 600 000 agents publics utilisateurs, la Caisse nationale d'assurance maladie et ses 80 000 agents ayant rejoint le dispositif en avril 2026. Fil conducteur de cette dynamique : cesser d'empiler des solutions en silo, et construire des ressources que d'autres pourront reprendre, améliorer et faire vivre.
Il s’agit, précisait en avril la DINUM à l’issue du séminaire interministériel qui a également réuni la Direction générale des entreprises (DGE), l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et la Direction des achats de l’État (DAE), de lancer « une nouvelle méthode pour sortir des dépendances en formant des coalitions inédites associant ministères, grands opérateurs publics et acteurs privés ». Cette démarche vise, ajoutait la DINUM, « à fédérer les énergies publiques et privées autour de projets précis, en s’appuyant notamment sur les communs numériques et les standards d’interopérabilité (initiatives Open-Interop, OpenBuro) ».
La question est d'autant plus urgente que les chiffres interpellent : le rapport du Conseil de l'IA et du Numérique (CIANum), publié au printemps 2026, estime que 83 % des achats numériques européens (logiciels et cloud confondus) alimentent l'industrie américaine, pour un total de 264 milliards d'euros en 2025. Un flux colossal qui souligne l'ampleur du défi, mais aussi l'effet de levier potentiel d'une stratégie de communs véritablement assumée.
Plusieurs constats se dégagent en cette rentrée, quelle que soit l'administration considérée – ministère, opérateur, grande collectivité, établissement public de santé.
1. D'abord, le commun numérique public existe déjà et il fonctionne
Parmi les exemples évoqués : la DGFiP est intervenue pour développer, dans le cadre d’un consortium d’acteurs publics et privés, OKDP (Open Kubernetes Data Platform), une plateforme de gestion de données 100 % open source.
L'objectif affiché est très clair : « maîtriser par le Pôle Open Source et Communs Numériques de la DINUM le cycle de vie des technologies sans aucune dépendance vis-à-vis des éditeurs ».
De son côté, l'IGN (Institut national de l'information géographique et forestière) a fait de cartes.gouv.fr un commun géographique de référence, destiné à concentrer l'ensemble des données géographiques d'intérêt général dans un espace ouvert et réutilisable. L'Éducation nationale, quant à elle, déploie logiciels libres et ressources éducatives ouvertes à grande échelle, en cherchant à articuler formation des enseignants et équipement des établissements, jusqu'à envisager un Learning Hub capable d'irriguer le secteur public bien au-delà de l'école.
2. Ensuite, la diffusion reste le maillon faible
Créer un commun ne suffit pas : il faut l'animer, le documenter, convaincre sa hiérarchie et fédérer une communauté de contributeurs dans la durée. L'enquête conduite auprès d'agents de différentes administrations l'a confirmé : les principaux besoins exprimés sont de rendre visible ce qui existe déjà, d'être soutenus pour convaincre en interne, et de disposer de ressources concrètes pour passer à l'action.
Sur cette base, la DINUM a reconfiguré son offre en 2026 : nouveau portail du numérique ouvert, forum inter-administrations, newsletter et refonte du SILL (Socle Interministériel de des Logiciels Libres), qui recense désormais plus de 600 logiciels.
« La vraie question, ce n'est pas pas de savoir si les communs numériques fonctionnent — - ils fonctionnent. C'est de savoir comment les faire connaître et adopter à grande échelle », résume-t-on au sein de l'écosystème du logiciel libre public.
3. Enfin, le risque de « captation » doit être pris au sérieux, sans être caricaturé
Certains acteurs privés, notamment de grandes plateformes numériques, peuvent s'appuyer sur des briques open source pour consolider leur position, sans toujours redistribuer à la communauté d'origine la valeur ainsi créée ; mais l'open source demeure aussi, pour une large partie de l'écosystème privé, un vecteur réel de mutualisation et d'innovation partagée.
La vigilance porte donc moins sur le modèle open source lui-même que sur les conditions de gouvernance qui permettent, ou non, un partage équitable de la valeur. Produire un commun accessible est une chose ; s'assurer qu'il reste durablement au service de l'intérêt collectif en est une autre.
La gouvernance n'est pas un détail technique, c'est le cœur du sujet. Et c'est précisément là que le rôle de l'État est irremplaçable.
4. Un dernier point mérite d'être approfondi : la place des ESN (Entreprises de Services du Numérique) dans cet écosystème ne se limite pas à un rôle d'exécution technique
Au-delà de la seule question du déploiement d'un commun chez un nouveau client, se pose celle des rôles et des responsabilités qui doivent accompagner leurs engagements : garantir la remontée effective des correctifs et améliorations vers le commun d'origine plutôt que de le dupliquer silencieusement, assumer une responsabilité claire sur sa sécurité et sa maintenance dans la durée, et inscrire ces obligations dans les clauses contractuelles dès l'attribution des marchés.
Sans ce cadre de coresponsabilité, le risque est de voir des prestataires consommer la ressource commune sans y contribuer en retour.
Le dénominateur commun de ces constats ? Le secteur public ne part pas de zéro. Il dispose d'un capital technologique, de compétences et d'une légitimité à construire des ressources partagées. Ce qui lui manque souvent, ce n'est pas la matière, mais la coordination : entre ministères, entre État et collectivités, entre acteurs publics et entreprises. « Rien ne se fera sans coopérations » : ce mot d'ordre s'impose comme un fil conducteur de la stratégie française des communs numériques.
En définitive, les communs numériques sont une politique publique à part entière. Mutualiser n'est pas renoncer à l'excellence ou à l'efficacité, mais en démultiplier la portée. Chaque euro investi dans un commun numérique stratégique peut bénéficier à des dizaines d'administrations. Chaque ligne de code partagée est une dépendance externe en moins.
L'enjeu n'est plus de démontrer que les communs numériques fonctionnent. Il est de décider, collectivement, d'en faire un pilier structurant de la transformation publique.