La PPE31 ouvre une nouvelle séquence pour le système électrique français avec une électrification plus rapide des usages qui impose de sécuriser durablement des capacités de production décarbonées. Dans les années à venir, cette trajectoire reposera sur un équilibre délicat : faire monter en puissance les énergies renouvelables, préparer l’arrivée des réacteurs nucléaires nouvelle génération EPR2 et, dans le même temps, préserver la disponibilité du parc nucléaire existant. Durant cette phase de transition, prolonger certains réacteurs au-delà de 60 ans peut devenir un levier stratégique pour sécuriser la trajectoire du mix électrique. L’enjeu est de déterminer quels réacteurs prolonger, jusqu’à quand et sous quelles conditions.
Cette décision appelle une lecture individualisée, avec l’évaluation de quatre critères : la robustesse technique des installations, l’équation économique de la prolongation, leur résilience face au changement climatique et, enfin, la valeur qu’elles continuent d’apporter au système électrique.
1. Robustesse technique : le réacteur peut-il continuer à fonctionner dans des conditions maîtrisées ?
L’expérience internationale montre qu’une exploitation jusqu’à 80 ans peut être envisagée sous certaines conditions. Aux États-Unis, plusieurs réacteurs ont ainsi obtenu de la Nuclear Regulatory Commission2 une autorisation d’exploitation jusqu’à cet horizon. En France, les investissements réalisés dans le cadre du Grand Carénage3 ont permis de remplacer ou de moderniser de nombreux équipements. Mais tous les composants ne présentent pas les mêmes caractéristiques. L’un des enjeux majeurs concerne les équipements difficilement ou non remplaçables avec en tête, la cuve du réacteur. Soumise pendant plusieurs décennies à une irradiation neutronique, celle-ci doit conserver des propriétés mécaniques et des marges de sûreté suffisantes tout au long de la période d’exploitation. Une prolongation jusqu’à 70 ou 80 ans suppose donc de démontrer la maîtrise de ce vieillissement dans la durée, en s’appuyant notamment sur les contrôles périodiques, l’analyse d’échantillons irradiés et les modèles prédictifs.
La prolongation ne peut être une logique de parc. Elle doit d'abord reposer sur la capacité technique démontrée de chaque installation à durer.
2. Equation économique : quelle valeur apporte une année supplémentaire d'exploitation ?
Prolonger un réacteur existant et construire une nouvelle capacité répondent au même besoin de production électrique, mais selon des logiques économiques très différentes. EDF a déjà engagé des investissements importants dans le Grand Carénage afin de moderniser ses réacteurs et d’en renforcer la sûreté. Une partie des investissements permettant de maintenir les installations en exploitation a donc déjà été réalisée. À l’inverse, la construction de nouvelles capacités nucléaires suppose des investissements considérables et reste exposée aux risques associés aux coûts et aux délais des grands projets. Les estimations disponibles suggèrent que le coût de production de l’électricité issue de la prolongation du parc existant est sensiblement inférieur à celui des nouveaux EPR2. La Cour des comptes estimait le coût de la prolongation à plus de 35 €/MWh, contre près de 90 €/MWh pour la construction des six EPR2. Ces comparaisons doivent néanmoins être maniées avec prudence : périmètres, horizons d’investissement et hypothèses économiques ne sont pas nécessairement identiques.
La question pertinente à se poser est « quel niveau d'investissement supplémentaire est nécessaire pour obtenir dix ou vingt années de production additionnelle et quelle valeur cette production apporte-t-elle à la trajectoire électrique française ? »
3.Résilience climatique : le site sera-t-il encore adapté aux conditions de 2040 ou 2050 ?
Prolonger l’exploitation des centrales implique d’anticiper des conditions climatiques sensiblement différentes de celles de leur conception. Pour les centrales utilisant un cours d’eau comme source de refroidissement par exemple, l’augmentation des épisodes de sécheresse et la baisse des débits en période d’étiage peuvent accroître les contraintes liées à la ressource en eau et conduire ponctuellement à limiter la production. Des solutions techniques permettent toutefois de limiter cette dépendance aux débits des cours d’eau, notamment les systèmes de refroidissement en circuit fermé, associés à des tours aéroréfrigérantes. Plusieurs centrales nucléaires américaines utilisent déjà ce type de technologie, notamment Palo Verde, qui fonctionne avec des eaux usées retraitées. Ces solutions ne sont cependant pas transposables uniformément à tous les sites. Les centrales littorales sont moins dépendantes de la disponibilité en eau douce, mais doivent anticiper d’autres évolutions, comme la montée du niveau marin.
La question climatique doit être intégrée dans l'équation de prolongation dès aujourd'hui : quel niveau d'adaptation chaque site nécessitera-t-il et à quel coût ?
4. Trajectoire du système électrique : quand est-il pertinent d'arrêter ?
C’est peut-être la dimension la plus stratégique. La France ne remplacera pas simultanément l’ensemble de son parc existant. Les nouveaux moyens de production arriveront progressivement, tandis que les réacteurs actuels atteindront eux aussi des échéances différentes. Un arrêt fondé uniquement sur l’âge pourrait alors créer un décalage entre la disparition de capacités existantes et l’arrivée des capacités destinées à les remplacer.
L’enjeu est donc également temporel : prolonger certains réacteurs peut permettre de lisser cette transition et de limiter le risque d’un « effet falaise », caractérisé par une concentration des arrêts et, à terme, des besoins de démantèlement. La prolongation devient alors moins une politique uniforme qu’un outil de gestion de portefeuille du parc nucléaire. Certains réacteurs pourraient présenter une forte valeur de prolongation parce qu’ils combinent de bonnes perspectives techniques, des investissements maîtrisés, une résilience climatique satisfaisante et une contribution particulièrement utile à la trajectoire de production. Pour d’autres, l’équation pourrait être différente.
De la durée de vie à la valeur de prolongation
Le débat ne doit donc pas se limiter à un seuil de 60, 70 ou 80 ans. La prolongation doit être pensée réacteur par réacteur, en fonction de sa robustesse, de son coût, de sa résilience et de sa contribution au système électrique. L’enjeu n’est pas de faire durer le parc à tout prix, mais de prolonger les bons actifs, au bon moment, pour accompagner la transition du système électrique français.
1PPE3 : Troisième Programmation Pluriannuelle de l'Energie : feuille de route de la France en matière d'énergie.
2Nuclear Regulatory Commission : autorité fédérale indépendante qui règlemente le nucléaire civil aux Etats-Unis.
3Grand Carénage : programme visant à maintenir les réacteurs en bon état et permettre leur exploitation au-delà de 40 ans si les conditions sont réunies.