La souveraineté numérique est fondamentalement une question de contrôle : la capacité d’une organisation à garder le contrôle de ses activités, de ses données, de ses infrastructures numériques et de ses technologies. Cela consiste à s’assurer que ces actifs sont gérés et protégés conformément aux lois en vigueur, aux exigences organisationnelles et aux priorités stratégiques. Plus largement, la souveraineté numérique désigne la capacité à faire des choix stratégiques concernant les capacités numériques dont dépend l’organisation, leur mise en œuvre, ainsi qu’à les préserver tout en les faisant respecter.
La souveraineté numérique ne signifie pas pour autant rechercher une autonomie absolue, ni que tout doit être géré en interne. À l’heure où l’interdépendance est la norme, il s’agit de définir où le contrôle doit être conservé, à quel degré et dans quel but.
La souveraineté numérique est encore souvent réduite à la localisation des données. Si cette préoccupation est légitime, elle ne suffit plus. Une organisation peut héberger ses données dans la zone géographique appropriée, respecter les exigences réglementaires et réussir ses audits, tout en restant fortement dépendante d’un fournisseur pour la gestion des identités, l’exploitation, les interfaces de programmation d’applications (API), les capacités d’intelligence artificielle (IA) ou sa supply chain. Dans ce cas de figure, l’entreprise peut être conforme sans pour autant conserver une véritable maîtrise de ses dépendances.
Vue sous cet angle, la souveraineté numérique devient une stratégie de gestion des risques liés aux dépendances critiques. Pour les organisations qui cherchent à mieux les maîtriser, voici cinq éléments clés à garder à l’esprit :
1. Conformité, cybersécurité, souveraineté numérique : des logiques liées, mais distinctes
La conformité des organisations consiste à identifier et respecter les exigences juridiques, réglementaires et, le cas échéant, sectorielles qui encadrent leurs activités. Elle repose sur des politiques et des dispositifs de contrôles, mais elle ne doit pas être considérée comme un exercice purement binaire. Une organisation peut respecter formellement ses obligations tout en étant confrontée à d’importantes dépendances opérationnelles ou stratégiques. La perspective est différente pour un acteur du secteur public. Celui-ci évolue dans un cadre juridique tout en contribuant à la mise en œuvre des politiques publiques et des objectifs d’autonomie stratégique.
La cybersécurité, quant à elle, vise à réduire la probabilité et l’impact des incidents susceptibles d’affecter la confidentialité, l’intégrité et la disponibilité des systèmes et des services.
Cette distinction est essentielle. La conformité établit une base de référence, tandis que la souveraineté numérique définit un niveau de contrôle. Il ne s’agit pas d’opposer des organisations « souveraines » à d’autres qui ne le seraient pas. La souveraineté numérique doit plutôt être envisagée comme un curseur, que l’on ajuste en fonction des activités, des marchés, des dépendances, de l’importance des services et des scénarios de rupture auxquels l’organisation doit pouvoir faire face.
L’objectif est donc de définir des objectifs pour les périmètres où un niveau élevé de contrôle est essentiel, sans tenter de rendre l’ensemble de l’organisation « souveraine ».
2. Maîtriser l’ensemble de la chaîne de dépendance
Réduire la souveraineté numérique à la seule localisation des données est tentant, mais insuffisant. Des dépendances existent à plusieurs niveaux de la chaîne technologique ; certaines sont très visibles, d’autres moins, et chacune peut influer considérablement sur les choix, les risques et les contraintes d’une entreprise.
Une organisation peut, par exemple, stocker et protéger ses données entièrement sur son territoire tout en s’appuyant sur un fournisseur étranger pour gérer l’identité de ses utilisateurs, administrer ses plateformes, surveiller ses systèmes essentiels ou fournir le matériel indispensable. Lorsque le contrôle d’éléments clés de la chaîne technologique revient à des acteurs externes, un risque significatif peut subsister, quel que soit la localisation des données.
Pour être pertinente, une analyse de la souveraineté numérique doit couvrir l’ensemble de la chaîne de dépendance numérique. Tout commence par les données : le stockage, les sauvegardes, les transferts, le chiffrement, la gouvernance et la capacité d’isoler ou de déplacer des actifs informationnels. Elle doit également comprendre la gestion des identités et des accès, les annuaires, la fédération d’identité, l’authentification unique (SSO), l’authentification multifacteur (MFA), la gestion des privilèges et les comptes administratifs.
Dans de nombreuses organisations, la dépendance la plus importante n’est pas liée aux données elles-mêmes, mais à la couche qui contrôle l’accès et permet l’administration du système.
L’analyse doit ensuite s’étendre aux applications et aux plateformes, y compris les solutions SaaS, PaaS, les API propriétaires, les composants managés, les middleware et les dépendances vis-à-vis de fonctionnalités non portables.
La couche opérationnelle est tout aussi décisive : elle couvre la surveillance, la maintenance à distance, le support, les mises à jour, la gestion des incidents et le recours à des équipes externes ou à des sous-traitants disposant de droits techniques étendus.
Les dimensions juridiques et contractuelles doivent également être évaluées, y compris le droit applicable, la sous-traitance en cascade, les droits d’audit, la réversibilité, les conditions de suspension des services et les modifications unilatérales des conditions commerciales.
Enfin, l’infrastructure et le matériel ne doivent pas être négligés : supply chain, composants, firmware, dépendance à des accélérateurs spécialisés, disponibilité des capacités de calcul ou encore exposition à des restrictions commerciales et industrielles.
3. Accepter le coût pour mieux en tirer parti
Dans un marché dominé par quelques grands fournisseurs mondiaux, renforcer sa souveraineté numérique a un prix : des choix techniques moins standardisés, des fonctionnalités réduites, des architectures plus exigeantes, des contrats complexes, le maintien de solutions de repli, des tests supplémentaires et parfois des coûts à court terme plus élevés.
Cependant, l’absence de souveraineté numérique a aussi des coûts, souvent moins visibles au début, mais potentiellement beaucoup plus élevés. Parmi les risques figurent la dépendance vis-à-vis de fournisseurs, le coût élevé d’une sortie tardive, des renégociations déséquilibrées, l’impossibilité de répondre à certains appels d’offres, les interruptions de service, d’une marge de manœuvre stratégique réduite ou encore des risques de non-conformité réglementaire.
La souveraineté numérique n’est pas seulement une dépense destinée à réduire les risques ; elle peut devenir un avantage concurrentiel.
Cela est particulièrement vrai pour les organisations qui accordent une grande importance à la maîtrise de leur environnement numérique, comme les secteurs réglementés, les marchés publics, les infrastructures critiques, la santé, la défense, les services financiers et d’autres secteurs sensibles. Dans de tels contextes, la transparence, la vérifiabilité, la réversibilité et le maîtrise des sous-traitants deviennent des critères de sélection. La résilience peut alors constituer un véritable facteur de différenciation.
Renforcer la souveraineté numérique dans ces secteurs peut également avoir un effet positif plus large. Les organisations qui n’appartiennent pas aux secteurs traditionnellement sensibles restent susceptibles d’être exposées indirectement aux actions de gouvernements hostiles par le biais de fournisseurs communs, de supply chain interconnectées ou de dépendances numériques critiques. Les pratiques et les mesures de protection développées pour les environnements sensibles peuvent donc contribuer à améliorer la résilience d’un plus grand nombre d’organisations.
4. IA : un accélérateur de dépendance
L’intelligence artificielle introduit une nouvelle forme de dépendance. Le débat est souvent centré sur les données et les modèles. Pourtant, pour de nombreuses entreprises, le problème le plus urgent se situe ailleurs : l’accès à la puissance de calcul, aux accélérateurs matériels, aux plateformes cloud, aux modèles de fondation, aux outils d’orchestration, aux bibliothèques, aux services managés et aux API.
Seuls les acteurs disposant de capacités d’investissement considérables peuvent fournir des services d’IA de pointe. Pour la plupart des entreprises, viser une souveraineté complète sur l’ensemble de la chaîne de valeur IA n’est donc pas réaliste.
Sans stratégie adaptée, l’IA ajoutera une nouvelle couche de dépendance. Pour renforcer votre position dans ce domaine, vous devez déterminer où il est essentiel de conserver plusieurs options, où la transparence, la vérifiabilité et la réversibilité sont nécessaires et dans quels cas vous devez pouvoir changer de modèle ou de service, rapatrier des charges de travail ou isoler certains usages sensibles.
5. Approche pragmatique : souveraineté numérique par périmètre et niveau
Une stratégie de souveraineté numérique doit traduire les objectifs stratégiques en décisions et priorités concrètes. Pour y parvenir, les organisations ont besoin d’une méthode structurée qui s’appuie sur des outils pratiques et des livrables.
La première étape consiste à établir une cartographie des dépendances couvrant les processus opérationnels essentiels, les données, les applications, l’infrastructure et les fournisseurs. Cette cartographie doit permettre d’identifier les domaines dans lesquels l’organisation dépend de prestataires externes, ceux où les possibilités de changement sont limitées et ceux où une rupture pourrait affecter des activités essentielles.
L’organisation devra ensuite définir un cadre de souveraineté numérique qui établit les critères d’évaluation à appliquer uniformément à l’ensemble de ces dépendances. Ces critères peuvent comprendre le contrôle des données, la juridiction applicable, la gouvernance des accès, la vérifiabilité, la portabilité, la réversibilité, l’autonomie opérationnelle, l’exposition à la supply chain et la capacité de remplacer ou de rapatrier un service.
Chaque dépendance critique peut ensuite être évaluée à l’aide d’une grille de souveraineté numérique ou d’une matrice de risques qui tient compte des éléments suivants :
- La criticité de l’activité métier
- Le niveau de dépendance à un fournisseur ou à une technologie
- Les conséquences d’une rupture juridique, politique, commerciale ou opérationnelle
- Le niveau de contrôle actuel
- La faisabilité et le coût des solutions alternatives
À partir de cette évaluation, l’organisation peut attribuer un niveau cible de souveraineté numérique à chaque périmètre.
- Standard : la dépendance est considérée comme acceptable et surveillée.
- Renforcé : des mesures de protection supplémentaires, des garanties contractuelles, des mécanismes de portabilité et des options de sortie testées sont nécessaires.
- Souverain : l’organisation doit conserver un degré élevé de contrôle technique, opérationnel, juridique et stratégique.
Cette démarche doit aboutir à une feuille de route de souveraineté numérique qui définit les mesures correctives, les priorités et les échéances.
Accepter les dépendances ou les maîtriser
La souveraineté numérique n’est ni un slogan ni un luxe. C’est une réponse concrète à une nouvelle réalité.
Les entreprises s’appuient sur des dépendances profondes et parfois invisibles, et l’IA accélérera cette tendance.
Le défi consiste donc à prendre des décisions éclairées sur deux questions essentielles :
- Que devons-nous garder impérativement sous contrôle ?
- Quelles dépendances sont acceptables ?
Il n’est pas nécessaire de tout gérer en interne.
Une stratégie de souveraineté numérique consiste avant tout à déterminer ce que vous devez contrôler, les dépendances que vous pouvez accepter et les options que vous devez préserver.
Chez CGI Business Consulting, nous accompagnons nos clients dans l’analyse de ces dépendances et des risques associés afin de les aider à définir le niveau de contrôle adapté à leurs priorités. L’objectif : faire de la souveraineté numérique un choix stratégique et opérationnel plutôt qu’une contrainte subie.
À mesure que l’IA prend une place croissante dans ces réflexions, l’IA souveraine étend ces principes aux modèles, aux données, à la puissance de calcul et à la gouvernance de l’IA.
Enfin, n’hésitez pas à me contacter pour poursuivre la discussion sur les choix de souveraineté numérique propres à votre organisation.