Entretien avec Julien Rousseau, Responsable RSE Engagement Collaborateurs & Citoyens - Laboratoires Pierre Fabre
En 2025, l'étude annuelle « La Voix de nos Clients CGI » met en lumière une évolution notable des priorités des organisations en matière d’ESG. Sous l’effet des tensions géopolitiques, des pressions réglementaires et des enjeux de souveraineté, l’ESG perd globalement en visibilité… tout en restant un levier stratégique fort en France.
L’étude révèle surtout une transformation en profondeur. Moins déclaratif, plus opérationnel : l’ESG s’ancre désormais dans les choix technologiques, la gouvernance, la protection des données et le numérique responsable.
Pour décrypter ces évolutions, nous avons échangé avec Julien Rousseau, Responsable RSE Engagement Collaborateurs & Citoyens – Laboratoires Pierre Fabre.
L'étude montre un recul global des priorités ESG dans de nombreux pays, sauf en France. Comment l'expliquez-vous ?
Tendance clé : les préoccupations ESG perdent de l'importance au profit des enjeux politiques, fiscaux et règlementaires dans la majorité des pays, mais restent prégnantes en France. Ainsi, la durabilité reste au cœur de la création de valeur pour 69% des organisations françaises.
A l’échelle internationale, les préoccupations ESG évoluent. Elles ne sont pas en déclin mais se fragmentent. Plus de la moitié des Etats américains ont adopté des lois anti-ESG. En Europe, la mise en oeuvre de la CSRD a été ralentie, mais le cadre européen reste exigeant. En Chine, on observe une accélération en la matière. Les actifs ESG continuent leur croissance.
Face aux tensions géopolitiques autour des ressources, l'Europe et la France sont moins bien loties en matière d'énérgie fossiles (pétrole, gaz). La transition écologique est donc un enjeu stratégique, de souveraineté pour les pays Européens.
Si on zoome sur le secteur du numérique, la France est pionnière s'agissant de Numérique Responsable : c'est un engagement qui n'a pas encore intégré les critères ESG internationaux.
Dans votre organisation, constatez-vous plutôt un recentrage, une transformation ou un renforcement des enjeux ESG ces dernières années ?
La RSE est dans l'ADN même des Laboratoires Pierre Fabre, depuis sa création, et nous continuons d'écrire son histoire. Son impact est réel et notre avenir consistera à davantage l'expliciter.
Un premier exemple concret : le schéma de gouvernance de l'entreprise est unique avec 86% du capital détenu par la Fondation Pierre Fabre, reconnue d'utilité publique et qui permet de soutenir des projets humanitaires d'accès aux soins et à la santé auprès des populations dans le besoin. Par ailleurs, près de 10% du capital de l'entreprise est détenu par les salariés actionnaires de l'entreprise.
Nous avons récemment renouvelé le niveau Exemplaire du Label Engagé RSE d’Afnor Certification, avec un score de 807 points, en progression par rapport à 2022. Nous célébrons également les 20 ans de notre actionnariat salarié, un modèle singulier en France : les Laboratoires Pierre Fabre sont détenus à 86 % par une Fondation reconnue d’utilité publique, engagée dans 35 programmes humanitaires à travers 22 pays.
Enfin, un deuxième exemple concret : nous avons cette renouvelé le niveau "Exemplaire" du Label Engagé RSE d'Afnor Certification, avec un score qui progresse. Nous avons été le premier groupe industriel de plus de 5 000 collaborateurs en 2015 à obtenir ce niveau exemplaire.
Nous poursuivons nos travaux en matière d'éco-socio-conception de nos produits dermocosmétiques, notamment à travers le Green Impact Index, son consortium et l'Afnor Spec 2215, qui encadre l'affichage de l'impact environnemental et sociétal des produits de soin et de santé.
Les critères ESG sont pleinement intégrés à notre modèle actionnarial et économique.
En quoi la gouvernance est-elle devenue le socle de toute stratégie ESG crédible ?
Chiffre clé : La gouvernance (protection des données, cybersécurité, éthique, conformité, souveraineté) est désormais la priorité ESG numéro 1 devant les dimensions sociales et environnementales.
Les critères ESG imposent une gouvernance de la stratégie d'impact, afin de répondre aux exigences des clients et des acteurs financiers. Une entreprise et l'ensemble des parties prenantes (internes et externes) produisent et subissent des externalités positives et négatives. Se doter d'une gouvernance est donc nécessaire pour mesurer, éviter et prouver que l'on réduit ses impacts négatifs et que l'on amplifie ses impacts positifs.
Ce qui est nouveau aujourd'hui : l'ESG devient un outil de gestion des risques. Le risque et l'impact social et environnemental restent, mais les investisseurs intègrent désormais les critères ESG dans tous les métiers.
Les tensions géopolitiques et les évolutions technologiques mettent également l'accent sur la capacité d'une organisation à gérer le risque cyber, à maîtriser sa réputation, protéger ses données et celles qui lui sont confiées.
Aujourd'hui, comment abordez-vous les enjeux d'IA responsable dans votre organisation ?
Tendance clé : Les principes d'IA responsable sont de plus en plus abordés à travers le prisme ESG et numérique responsable.
Aujourd’hui, notre approche de l’IA responsable repose d’abord sur un cadre clair : une charte éthique centrée sur les utilisateurs et validée au plus haut niveau de l’entreprise. Les différentes entités soumettent leurs use cases qui sont ensuite priorisées par le Data Office. Chaque projet doit démontrer qu’il crée une valeur réelle, en cohérence avec nos engagements.
Nous appliquons les principes suivants :
- D'abord, et avant tout, utiliser l'intelligence humaine pour continuer à muscler notre créativité ;
- Evaluer systématiquement le recours à l'IA avec le prisme avantages / bénéfices et impacts ;
- Réaliser un appel d'offres pour obtenir l'impact carbone des solutions IA disponibles sur le marché ;
- Sensibiliser aux écogestes digitaux pour améliorer la prise en main de l'outil par les utilisateurs ;
- Apprendre à prompter correctement et à bon escient.



