Helena Jochberger

Helena Jochberger

Vice-président, responsable mondiale, Secteur manufacturier et conseil

L’intelligence artificielle (IA) est passée des laboratoires d’innovation aux salles de conférence. La question n’est plus de savoir si l’IA doit être prise en compte, mais si elle apporte une valeur ajoutée mesurable à l’entreprise. Les conseils d’administration se posent les questions suivantes :

  • Où se situe le rendement du capital investi?
  • Comment l’IA est-elle gouvernée et contrôlée?
  • Quel est notre degré d’exposition aux exigences réglementaires?
  • Comment l’IA affecte-t-elle la résilience des marges?
  • Sommes-nous stratégiquement dépendants de fournisseurs uniques?

Au cours des dernières années, des organisations de tous les secteurs ont lancé des vagues de projets pilotes et de preuves de concept en matière d’IA. Si beaucoup ont connu un succès technique, rares sont celles qui ont su traduire ce succès en un effet visible sur les marges, la croissance ou les risques.

Nous sommes aujourd’hui à un tournant structurel. Pour démontrer un rendement du capital investi tangible, l’IA doit se transformer d’une expérimentation isolée à une création de valeur à l’échelle de l’entreprise. Ce changement n’est pas de nature technologique, mais administrative. Il nécessite de redéfinir la manière dont l’IA est gouvernée, financée et intégrée au modèle opérationnel de l’entreprise afin que ses capacités techniques se traduisent par des résultats d’affaires mesurables.

Pourquoi les initiatives en matière d’IA font souvent du surplace

L’IA échoue rarement à cause des algorithmes; elle échoue en raison d’un manque d’alignement organisationnel. Voici quelques problèmes courants :

  • initiatives en matière d’IA pilotées par des équipes d’innovation plutôt que par des unités opérationnelles;
  • absence de responsabilité de la direction quant à la mise à l’échelle;
  • lien faible entre la performance de l’IA et le pilotage financier;
  • cadres de gouvernance à la traîne par rapport à l’évolution de la réglementation;
  • absence d’intégration dans les systèmes centraux et les modèles opérationnels.

Le résultat est prévisible : des projets pilotes prometteurs qui ne sont jamais déployés à l’échelle de l’entreprise. Déployer l’IA à grande échelle nécessite plus que des modèles précis. Cela nécessite une harmonisation entre la stratégie d’IA, l’architecture d’entreprise, la gouvernance financière et la conception du modèle opérationnel. Parvenir à cette harmonisation est un défi pour de nombreuses organisations, et c’est là que la séparation traditionnelle entre le conseil en technologie et le conseil stratégique aux hauts dirigeants devient un frein.

Par exemple, des blocages peuvent survenir lorsque les organisations ne disposent pas d’une gouvernance solide en matière d’IA ou de données. À l’inverse, cela peut également se produire lorsqu’une gouvernance solide est en place, mais que l’organisation ne dispose pas d’une stratégie solide en matière d’IA ou de données.

Redéfinition du mandat des hauts dirigeants

L’IA redéfinit les responsabilités des hauts dirigeants. Voici comment nous percevons ses répercussions sur leurs fonctions.

Chef de la direction informatique : de responsable de l’infrastructure à orchestrateur du portefeuille d’IA

Le chef de la direction informatique moderne doit aller au-delà de la fiabilité des systèmes et de la maîtrise des coûts. Son mandat actuel comprend :

  • la mise en place de cadres de gouvernance de l’IA à l’échelle de l’entreprise;
  • la mise en œuvre d’architectures de données permettant un déploiement évolutif de l’IA;
  • la réduction de la dette technique qui freine l’automatisation;
  • la gestion de la souveraineté numérique et des dépendances;
  • l’orchestration d’un portefeuille d’investissements en IA aligné sur les priorités de l’entreprise.

Le chef de la direction informatique n’est plus évalué uniquement sur la performance des TI, mais de plus en plus sur la création de valeur grâce à l’IA.

Chef de la direction technologique : de catalyseur de l’innovation à architecte de la plateforme d’IA d’entreprise

Pour le chef de la direction technologique, l’expérimentation ne suffira pas. L’accent doit désormais être mis sur la conception de plateformes d’IA résilientes, sécurisées et évolutives qui s’intègrent de manière transparente à l’architecture d’entreprise. Par exemple, les indicateurs clés de performance doivent être harmonisés entre le chef de la direction informatique et le chef de la direction technologique. Il arrive parfois qu’il y ait un décalage entre ces deux fonctions.

Cela nécessite :

  • des stratégies claires en matière de développement, d’achat et de partenariat;
  • la gestion du cycle de vie des modèles et l’observabilité;
  • une infrastructure d’IA sécurisée dès la conception;
  • la protection de la propriété intellectuelle et la gestion des risques liés aux fournisseurs;
  • l’intégration directe des capacités d’IA dans les produits et les services.

L’avantage concurrentiel ne résultera pas de cas d’utilisation isolés, mais de plateformes d’IA d’entreprise bien gérées.

Chef des opérations : de l’optimisation des processus aux modèles opérationnels pilotés par l’IA

L’IA ne se contente pas d’optimiser les flux de travaux; elle modifie la manière dont le travail est structuré et exécuté. Le chef des opérations joue un rôle décisif pour garantir que l’IA se traduise par une performance opérationnelle accrue.

Voici ce que cela implique :

  • repenser les processus autour de la collaboration entre l’humain et l’IA;
  • intégrer l’automatisation dans les flux de travaux clés;
  • redéfinir les indicateurs clés de performance et les mesures de productivité;
  • gérer la requalification professionnelle et le changement au sein du personnel;
  • capitaliser structurellement sur les gains de productivité.

Sans refonte du modèle opérationnel, les gains d’efficacité générés par l’IA sont absorbés par les frais généraux. Ils amélioreront les mesures d’activité, mais pas les résultats financiers.

Le chaînon manquant : rendre la valeur de l’IA visible sur le plan financier

L’une des questions les plus sensibles pour le conseil d’administration reste la suivante : pourquoi l’incidence de l’IA n’est-elle pas (encore) clairement visible dans l’état des résultats? Les entreprises font souvent état de délais de traitement plus courts, de taux d’automatisation plus élevés et d’une meilleure précision des prévisions. Cependant, elles peinent à démontrer l’augmentation des marges, la réduction du coût de base, l’attribution de la hausse du chiffre d’affaires et le rendement du capital investi de l’IA ajusté au risque. Il ne s’agit pas d’un enjeu comptable. C’est un problème de discipline de gestion.

La productivité générée par l’IA doit être :

  • mesurée par rapport à des références définies;
  • assignée à une responsabilité financière claire;
  • intégrée dans les décisions de répartition du capital;
  • intégrée dans les mécanismes de pilotage de la performance.

Si les améliorations induites par l’IA ne peuvent être reliées à la performance financière, elles restent stratégiquement invisibles. Le prochain défi pour les hauts dirigeants n’est pas de déployer davantage d’IA. Il s’agit de s’assurer que la valeur générée par l’IA est structurellement capturée, gouvernée et reflétée dans le pilotage de l’entreprise.

Souveraineté numérique, réglementation et risques

Parallèlement, l’IA est de plus en plus une question de contrôle. Les conseils d’administration s’inquiètent à juste titre des points suivants :

  • le respect des réglementations en constante évolution telles que la directive NIS2, le règlement sur la cyberrésilience ou la loi européenne sur l’IA;
  • la résidence et la souveraineté des données;
  • la dépendance géopolitique et envers les fournisseurs;
  • l’explicabilité et la vérifiabilité des modèles;
  • l’exposition aux risques réputationnels et éthiques.

Les décisions relatives à l’architecture de l’IA s’accompagnent désormais de conséquences réglementaires, géopolitiques et stratégiques. La maturité de la gouvernance doit évoluer au même rythme que les capacités de l’IA.

Des projets pilotes à la capacité organisationnelle

Les organisations qui domineront la prochaine phase de l’IA ne seront pas celles qui mènent le plus grand nombre de projets pilotes. Ce seront celles qui :

  • considèrent l’IA comme une capacité d’entreprise plutôt que comme un simple outil;
  • alignent les investissements en IA sur la stratégie d’entreprise;
  • assurent la transparence financière de la valeur générée par l’IA;
  • intègrent l’IA dans le modèle opérationnel;
  • gèrent l’IA avec la même rigueur que le conseil d’administration.

Il ne s’agit pas d’un changement progressif. Il s’agit d’une refonte de l’entreprise. La technologie, la gouvernance, les finances et les opérations doivent évoluer de concert.

Concilier l’expertise en IA et la transformation de la haute direction

La mise à l’échelle de l’IA nécessite une combinaison rare de compétences, notamment :

  • une compréhension approfondie de l’architecture informatique et des données de l’entreprise;
  • une solide expertise en ingénierie et en gouvernance de l’IA;
  • une vision claire des aspects financiers et de l’allocation des capitaux;
  • une expérience de la transformation des modèles opérationnels;
  • des conseils en matière de risques et de réglementation destinés au conseil d’administration.

Trop souvent, ces domaines sont traités séparément. L’IA est gérée comme un programme technologique, tandis que la stratégie et le pilotage financier restent déconnectés.

Trop souvent, ces domaines sont traités séparément. L’IA est gérée comme un programme technologique, tandis que la stratégie et le pilotage financier restent déconnectés.

Or, la transformation par l’IA ne peut réussir en cloisonnement. Elle exige une approche intégrée qui relie le conseil en IA au leadership de transformation de la haute direction, en alignant la technologie, la gouvernance et la création de valeur d’entreprise sous un cadre cohérent.

La question cruciale pour les hauts dirigeants

L’avenir de l’IA au sein de votre organisation dépendra moins de la sophistication des modèles que de la maturité institutionnelle. Êtes-vous en mesure de répondre clairement aux questions suivantes?

  • Dans quelles mesures l’IA contribue-t-elle à la marge, à la croissance ou à la résilience?
  • Comment les risques liés à l’IA sont-ils gouvernés et contrôlés?
  • Comment les investissements dans l’IA sont-ils hiérarchisés et évalués?
  • Comment les gains de productivité se traduisent-ils en performance financière?

Si vous ne pouvez pas répondre à ces questions avec clarté et preuve à l’appui, la prochaine étape ne sera pas un nouveau projet pilote. Il s’agit d’un changement structurel : passer de l’expérimentation à la création de valeur pour l’entreprise.

Les organisations qui maîtriseront cette transition ne se contenteront pas d’utiliser l’IA. Elles l’institutionnaliseront. L’IA fera partie intégrante de la prise de décision, du fonctionnement des opérations et de la mesure de la valeur à l’échelle de l’entreprise. Dans ce contexte, l’avantage concurrentiel ne proviendra pas de modèles d’IA individuels, mais de la capacité de l’organisation à traduire en permanence les capacités de l’IA en résultats stratégiques et financiers.

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À propos de l’auteur

Helena Jochberger

Helena Jochberger

Vice-président, responsable mondiale, Secteur manufacturier et conseil

À titre de responsable du secteur manufacturier et conseil, Helena définit l’orientation stratégique du portefeuille de solutions de CGI dans le secteur manufacturier à l’échelle mondiale.