Guillaume
Brincin,
directeur-conseil
expert
en
intelligence
artificielle
et
technologies
immersives,
est
conférencier
et
spécialiste
en
innovation
depuis
plus
de
15
ans.
Co-responsable
de
la
communauté
de
pratique
en
innovation
et
systèmes
immersifs,
il
anime
également
toute
les
semaines
des
ateliers
...
L’intelligence artificielle générative connaît une adoption fulgurante et fait parfois l’objet d’un enthousiasme excessif. Elle devient LA solution universelle et est déployée sans discernement pour résoudre des problèmes qui ne nécessitent pas tant de puissance. Cette approche maximale a un défaut important : chaque requête (ou « prompt ») d’IA génère des coûts financiers, énergétiques et organisationnels trop souvent méconnus. La véritable responsabilité ne consiste pas à utiliser moins d’IA, mais à l’utiliser mieux. Cela exige une compréhension fine des cas d’usage appropriés, une sélection rigoureuse des modèles et une stratégie claire pour maintenir l’efficacité opérationnelle tout en contrôlant les coûts.
La question fondamentale : l’IA est-elle vraiment nécessaire ?
Avant d’utiliser l’intelligence artificielle, une question critique s’impose : ce problème requiert-il réellement des capacités IA ? Souvent éludée dans l’enthousiasme de l’adoption technologique, cette question constitue pourtant le fondement d’une utilisation responsable. L’IA est un outil puissant, mais ce n’est pas une panacée applicable à toutes les situations.
Il y a usage excessif de puissance lorsque des solutions complexes sont déployées pour résoudre des problèmes simples. Par exemple, utiliser un modèle de langage pour valider le format d’une adresse courriel là où une simple expression régulière suffirait. Par exemple, recourir à ChatGPT ou à Claude pour faire une recherche dans une base de données structurée au lieu d’une requête SQL directe, plus rapide et tout aussi efficace. Par exemple, générer du contenu textuel avec un LLM alors qu’un gabarit répondrait parfaitement au besoin. Ces situations sont des exemples de gaspillage de ressources informatiques et financières.
Le principe de parcimonie devrait guider chaque décision : la solution la plus simple est souvent la meilleure. Les règles d’affaires traditionnelles, les algorithmes de recherche par mots-clés, les scripts conditionnels et les systèmes de gabarits et modèles conservent leur pertinence dans de nombreux contextes. Ces approches classiques offrent des avantages significatifs : temps de réponse précis, coûts négligeables, maintenance simplifiée et résultats prévisibles. On ne devrait recourir à l’IA que lorsque ces solutions atteignent leurs limites en raison, par exemple, de la grande complexité d’un problème.
Choisir le bon modèle : SML versus LLM
Si l’utilisation de l’intelligence artificielle s’avère nécessaire, une nouvelle question s’impose : à quel type de modèle correspond le cas d’usage ? Les solutions d’IA vont des modèles d’apprentissage automatique compacts (ou SML pour Small Machine Learning) aux grands modèles de langage (ou LLM pour Large Language Models). Ces technologies ne sont pas interchangeables et utiliser une technologie inappropriée peut avoir des conséquences significatives tant sur le plan technique que financier.
Les modèles SML excellent dans des contextes spécifiques. La classification binaire ou multiclasse (comme la détection de pourriels ou l’analyse de sentiments) est leur domaine naturel. Les prédictions à partir de données structurées (comme la détection d’anomalies dans des séries temporelles ou les systèmes de recommandation de base) bénéficient également de l’efficacité de ces modèles. Ils offrent par ailleurs des avantages importants :
- des temps de réponse quasi instantanés, mesurés en millisecondes;
- des coûts d’inférence négligeables;
- une empreinte environnementale réduite en raison de leur consommation énergétique minimale;
- un déploiement simplifié sur des infrastructures légères.
L’utilisation des modèles LLM se justifie lorsque la complexité linguistique ou contextuelle est plus importante. Une compréhension approfondie du langage naturel, y compris les nuances, l’ironie et le contexte culturel, nécessite les capacités étendues de ces modèles. La génération de contenus créatifs et cohérents, qu’il s’agisse de textes longs ou d’adaptation tonale sophistiquée, représente leur force distinctive. Les tâches requérant un raisonnement contextuel à plusieurs étapes, comme l’analyse de documents complexes, la génération de documents d’architecture ou la synthèse d’informations hétérogènes, bénéficient pleinement de leur structure.
La pertinence est une question distincte de la puissance. Un modèle massif ne garantit pas automatiquement une réponse supérieure. Les ajustements à partir de données spécifiques au domaine sont souvent plus déterminants que la taille du modèle. Le contexte fourni dans la requête influence considérablement la qualité du résultat. Les modèles génériques trop puissants présentent un risque accru d’hallucinations : ils génèrent des réponses plausibles, mais factuellement incorrectes. La sélection du modèle doit résulter d’une analyse rigoureuse du problème et non simplement d’une recherche de puissance technologique.
La face cachée : impacts et coûts réels
L’adoption massive de l’IA générative s’accompagne d’une prise de conscience de ses impacts. La question environnementale suscite des débats légitimes, car L’IA consomme effectivement beaucoup d’énergie et cette consommation s’accroît d’ailleurs avec la sophistication des modèles. La quantification de l’impact net demeure toutefois très complexe. Les gains de productivité générés par l’IA permettent en effet des optimisations qui pourraient réduire certains impacts environnementaux : déplacements évités grâce au travail assisté par IA, processus industriels optimisés, économies d’échelle dans la recherche et développement… Autant de facteurs qui complexifient le bilan global qu’une comptabilité sans nuance risque de fausser. Une approche responsable consiste à minimiser l’impact sans renoncer aux bénéfices substantiels de la technologie.
La dimension financière révèle des surprises désagréables pour beaucoup d’organisations. Les abonnements mensuels à quelques dizaines de dollars seulement donnent une fausse impression de maîtrise des coûts. Cette perception change lorsqu’on tient compte de l’utilisation d’API pour déployer des applications en production. Le modèle de tarification par jetons (ou « tokens »), distinguant les jetons d’entrée et de sortie, dresse un tout autre portrait. Une requête apparemment simple peut entraîner des coûts substantiels lorsque les coûts sont multipliés par les milliers ou les millions d’utilisateurs et d’utilisatrices. Les factures mensuelles peuvent augmenter de plusieurs dizaines de milliers de dollars si les volumes ne sont pas anticipés et contrôlés rigoureusement.
Le problème de la verbosité des modèles récents amplifie cette réalité financière. Les nouvelles générations de LLM produisent des réponses de plus en plus élaborées, détaillées et exhaustives. Ce qui semble une amélioration de la qualité génère en fait des conséquences en cascade :
- explosion des coûts d’utilisation proportionnellement au nombre de jetons générés;
- production de documents volumineux demande un temps d’analyse important;
- surcharge cognitive pour les équipes qui doivent extraire l’essentiel de volumes croissants;
- perte d’efficience paradoxale malgré l’automatisation accrue.
C’est un cercle vicieux : plus de contenu généré implique plus de jetons consommés, entraînant des coûts supérieurs, tout en réduisant l’efficacité opérationnelle en imposant aux équipes de faire l’analyse et la synthèse de résultats inutilement verbeux.
Bien qu’ils soient prometteurs pour l’orchestration de flux complexes, les agents IA autonomes agissent en fait comme des multiplicateurs de ces coûts. Un agent simple exécutant une tâche apparemment basique peut déclencher dix, vingt, voire trente appels d’API successifs. Le chaînage de requêtes échappe souvent à tout contrôle budgétaire. La difficulté de la budgétisation provient de l’imprévisibilité inhérente aux agents, car le nombre d’appels varie considérablement selon le contexte et les données traitées. Cette variabilité transforme la gestion financière en un exercice périlleux pour les organisations qui n’y sont pas préparées.
L’impératif stratégique : une gouvernance nécessaire
L’absence de stratégie claire face à ces réalités complexes condamne les organisations à subir l’IA plutôt qu’à la maîtriser. La perte de contrôle se manifeste à tous les niveaux : budgets TI dépassés sans préavis, équipes submergées par le contenu généré, dilution de l’efficacité opérationnelle malgré l’automatisation croissante… Une stratégie d’IA responsable ne constitue plus une option, mais une nécessité opérationnelle pour maintenir la compétitivité tout en préservant la viabilité économique.
Une évaluation rigoureuse des cas d’usage doit précéder toute implémentation. Fondée sur l’expérimentation et la maîtrise des outils IA, cette évaluation peut s’appuyer sur une grille de décision structurée distinguant les situations où l’IA apporte une valeur réelle de celles où des solutions plus simples suffisent. Une matrice croisant la complexité du problème avec le type de solution appropriée guide cette analyse. Cela évite le gaspillage massif de ressources sur des implémentations inadéquates.
La sélection des modèles appropriés découle de cette évaluation. Un mappage systématique des cas d’usage et des types de modèles permet de faire un choix éclairé plutôt que de choisir par défaut le modèle le plus puissant. Le mappage tient compte des contraintes de latence, des volumes de données, des exigences de précision et des budgets disponibles. Il établit des règles claires : les SML servent pour les tâches de classification, les LLM légers sont utilisés pour la compréhension contextuelle de base et les modèles avancés sont réservés aux situations plus complexes.
Le contrôle des coûts nécessite une infrastructure de suivi robuste. Le suivi en temps réel des consommations d’API par projet, par équipe et par type d’usage révèle les déviations budgétaires avant qu’elles ne deviennent critiques. L’établissement de budgets avec des alertes de dépassement permet des ajustements préventifs. La transparence financière transforme l’IA d’un centre de coûts imprévisible en investissement maîtrisé.
L’optimisation des requêtes est un levier d’efficacité souvent sous-estimé. Des instructions claires et concises réduisent le nombre de jetons traités sans compromettre la qualité des résultats. On peut par exemple spécifier dans la requête la nécessité de produire une réponse concise. Une approche itérative de test et l’ajustement des requêtes améliorent progressivement le ratio qualité-coût. Ces pratiques simples permettent des économies substantielles à l’échelle de l’organisation.
La gouvernance et la formation des équipes constituent le pilier humain de cette stratégie. La sensibilisation aux coûts réels de l’IA modifie fondamentalement les comportements d’utilisation. L’établissement de lignes directrices claires définit les usages appropriés et décourage les expérimentations coûteuses. La revue régulière des modèles d’utilisation permet d’identifier les opportunités d’optimisation et les dérives potentielles.
Le maintien de l’efficacité des équipes exige un équilibre délicat entre autonomie et contrôle. Une gouvernance excessive étouffe l’innovation et la créativité alors qu’un laisser-faire total conduit au chaos budgétaire et organisationnel. La zone d’équilibre est balisée par des garde-fous clairs permettant une expérimentation encadrée. Les métriques d’efficacité doivent évaluer les résultats réels, pas seulement les aspects techniques, afin de s’assurer que l’adoption de l’IA améliore véritablement la productivité et non simplement l’activité.
Maîtriser l’IA plutôt que la subir
L’intelligence artificielle est une révolution technologique aux capacités remarquables. Sa puissance ne saurait toutefois justifier une adoption aveugle et désordonnée. L’utilisation responsable de l’IA repose sur une réflexion systématique avant chaque implémentation : il faut évaluer la nécessité de ces technologies par rapport au problème considéré. Cette discipline intellectuelle distingue les organisations qui tirent pleinement parti de l’IA de celles qui subissent ses coûts cachés.
La responsabilité dans l’IA s’articule autour de trois dimensions indissociables : la dimension technique exige un choix judicieux des modèles et des architectures, la dimension environnementale impose une minimisation des impacts tout en reconnaissant la complexité des bilans globaux et la dimension financière requiert une maîtrise rigoureuse des coûts grâce à des stratégies de gouvernance éprouvées. Ces trois piliers forment un tout qu’aucune organisation ne peut ignorer sans en subir les conséquences.
La responsabilité dans l’IA ne signifie pas en réduire l’usage par principe, mais de l’utiliser avec discernement et efficacité. Chaque cas d’usage mérite une évaluation propre, chaque choix de modèle doit résulter d’une analyse des besoins réels et chaque déploiement nécessite des mécanismes de contrôle et d’optimisation continue. Cette rigueur méthodologique face à l’IA transforme une mode technologique coûteuse en un avantage compétitif durable.
Une stratégie claire préserve la viabilité économique tout en maximisant les bénéfices de l’IA. Les organisations qui investissent maintenant dans cette gouvernance responsable se positionnent avantageusement face aux inévitables turbulences du marché. L’IA responsable n’est pas une contrainte limitant l’innovation, mais le cadre permettant une innovation soutenable, performante et pérenne.